A destination des adultes neuro-divergents & des proches d’enfants « qui ne rentrent pas dans le moule »
« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » François Rabelais
Vous entendez parler de Troubles du Spectre de l’Autisme (TSA), de Trouble du Déficit de l’Attention (avec ou sans hyperactivité), de DYS, d’hyper-sensibilité, ou encore de Troubles du Neuro-Développement (TND)…
Mais d’où viennent réellement ces mots ?
🔍 Et surtout : que disent-ils vraiment de nous ?
Depuis l’Antiquité, trois disciplines — la médecine, la psychiatrie et, plus récemment, les neuro-sciences — tentent de comprendre les différences humaines.
Elles ont produit au fil du temps des théories, des classifications, des explications… parfois sages, parfois brutales, souvent incomplètes.
Cet article raconte comment, en Occident, notre regard sur la différence humaine s’est construit :
➤ du soin à la mesure,
➤ de la mesure à la norme,
➤ de la norme au trouble,
➤ et aujourd’hui… d’un trouble à questionner.
🔍Et surtout 👉 ce que cela change pour les adultes et les parents qui cherchent à comprendre leur propre fonctionnement — ou celui de leur enfant.
📌 À retenir en 5 points
1️⃣ Depuis toujours, la différence humaine existe : c’est le vivant en nous.
2️⃣ La modernité a transformé la mesure en norme, et la norme en trouble.
3️⃣ Les neuro-sciences et la génétique montrent qu’il n’existe aucune norme cérébrale unique.
4️⃣ Les institutions françaises utilisent encore un modèle ancien, statistique et déficitaire.
5️⃣ Changer de regard ouvre la voie à une compréhension plus juste, plus humaine, plus vivante.
Dans la pensée grecque antique, la médecine du vivant est morale et cosmique.
Elle s’intéresse à l’équilibre, aux rythmes, au rapport à soi.
Il propose la théorie des humeurs (colère, flegme, bile noire, bile jaune).
Chaque être humain a un mélange singulier → un équilibre propre.
« Quand les humeurs sont en équilibre, la santé apparaît. »
Comprendre l’humain passe par l’étude du vivant dans son contexte.
La santé est un mouvement, pas un état figé.
👉 Ici, la différence humaine n’est ni un défaut, ni une anomalie : elle est expression du vivant.
« La vertu est un juste milieu, déterminé par la raison, comme le déciderait l’homme prudent. »
« Ce qui est naturel n’est jamais identique en tous. »
Au XIXᵉ siècle, la médecine bascule.
1861 : Paul Broca localise dans le cerveau la zone du langage → la pensée devient observable.
1865 : Claude Bernard résume ce tournant : « Ce qui ne se mesure pas ne se connaît pas. »
La médecine devient quantitative :
on mesure les corps,
on décrit les organes,
on classe les symptômes.
Avec l’essor des statistiques au XIXᵉ siècle, la science établit des moyennes qui deviennent des références du normal.
Quand un fonctionnement s’en écarte, on parle de trouble, déficit, anomalie, altération.
La différence humaine devient… un problème.
Pour organiser les soins, il fallait des catégories.
« Le DSM est un outil de classification, pas un manuel d’explication biologique. »
➤ Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est publié par l'American Psychiatric Association aux États-Unis.
➤ La CIM (Classification Internationale des Maladies est publiée par l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé).
Les décisions institutionnelles françaises reposent sur ces deux textes.
➤ HAS (Haute Autorité de la Santé),
➤ ARS (Agence Régionale de Santé),
➤ CRA (Centre Ressources Autisme).
Leurs définitions utilisent systématiquement les termes :
déficits,
anomalies,
altérations,
troubles.
🔍 Exemples :
➤ Dans le DSM-5-TR (2022), le spectre du désordre de l'autisme (Autism Spectrum Disorder) est défini comme un « trouble neuro-développemental caractérisé par des déficits persistants ».
➤ La Santé Publique France (2022) définit les Troubles du Neuro-développement comme des « anomalies du fonctionnement neuro-psychologique ».
Ces mots ne viennent pas de la biologie mais d’un cadre institutionnel.
Ils servent à organiser les soins, à définir les droits, les accompagnements, les compensations et les financements.
Pendant que la psychiatrie classifie, la biologie et les neuro-sciences avancent… et leurs découvertes contredisent le modèle déficitaire.
🧬 Génétique & variabilité
En 2003, le Human Genome Project a achevé la première cartographie complète de l’ADN humain.
➡ Ce projet colossal montre que nous partageons tous environ 99,6 % de notre génome.
👉 Cela signifie que, biologiquement, les humains sont presque identiques.
➡ Les variations génétiques sont naturelles.
Elles participent :
aux différences de perception,
aux sensibilités sensorielles,
aux capacités cognitives,
aux rythmes neurodéveloppementaux,
aux réactions émotionnelles,
à l’adaptation au monde.
👉 La diversité humaine n’est pas une anomalie, mais un mécanisme naturel de l’évolution.
➡ Un gène n’est pas étiqueté comme « normal » ou « anormal ».
Les biologistes et généticiens parlent de variants génétiques.
Ils peuvent :
être neutres (la majorité)
augmenter un risque pour une maladie
provoquer une maladie (mutation pathogène rare)
👉 L’autisme, le TDAH et les TND n’entrent dans aucune de ces catégories.
🔍 Ce que dit la génétique moderne :
L’autisme, le TDAH et les TND reflètent la variabilité naturelle du cerveau humain.
L’épigénétique étudie la façon dont nos gènes s’expriment.
Certains gènes peuvent s’“allumer” ou s’“éteindre” selon l’environnement (le stress, la sécurité, la relation, l’alimentation, le sommeil ou les expériences de vie).
👉 Cela signifie que nous ne sommes jamais figés biologiquement : notre développement est plastique, adaptable, et profondément influencé par ce que nous vivons.
🧠 Neuro-sciences sensorielles
➤ Le cerveau autistique est hyper-connecté ou hypo-connecté, selon les zones.
💡 Plasticité cérébrale
➤ Le cerveau se reconfigure selon les expériences vécues.
➤ Le cerveau n’est ni figé, ni “déficitaire”, mais hautement variable.
Eric Kandel (Prix Nobel, 2000) :
« Le cerveau est façonné par l’expérience tout au long de la vie. »
Simon Baron-Cohen (2020) :
« L’esprit autistique n’est pas brisé ; c’est un style de cognition. »
Uta Frith (2003) :
« L’autisme n’est pas un déficit, c’est une manière différente de traiter l’information. »
👉 Toutes ces découvertes valident la neuro-diversité comme un fait biologique.
👉 Ces chercheurs ne parlent jamais d’anomalie. Ils parlent de variabilité neuro-développementale.
En 1998, la sociologue australienne autiste Judy Singer crée le mot “neurodiversité” :
« Variation normale du vivant dans les modes de fonctionnement neurologique. »
Elle affirme que la diversité des cerveaux humains est :
un fait écologique,
une donnée du vivant,
pas un déficit.
“La diversité neurologique est à l’espèce humaine ce que la biodiversité est aux écosystèmes.” — Judy Singer
👉 Ce concept ne nie pas la souffrance — il change le regard.
D’un côté, le DSM parle de troubles, déficits, anomalies.
De l’autre, la biologie parle de variabilité, plasticité, adaptation.
👉 Ces contradictions expliquent une grande partie de la confusion actuelle.
DSM-5 (USA)
CIM-11 (OMS)
➡ Ces classifications ont été conçues pour coder, administrer et rembourser.
Leur objectif premier n’est pas de décrire le vécu, mais de fournir un langage standardisé pour le système de santé.
➡ Ce cadre administratif maintient les termes techniques (trouble, déficit, altération…).
Les découvertes en neurosciences sensorielles et en génétique avancent très vite (surtout depuis 2010).
Les institutions françaises évoluent… mais plus lentement, car elles doivent stabiliser des modèles, valider des référentiels et adapter les politiques publiques.
Ce décalage crée un retard conceptuel.
La majorité des formateurs et praticiens appliquent :
les recommandations officielles actuelles,
les modèles dans lesquels ils ont été formés,
les outils validés par les institutions.
🔍 Ils enseignent le cadre officiel mis à leur disposition.
Le décalage apparaît parce que le référentiel institutionnel n’a pas encore intégré :
les modèles perceptifs,
la neuro-diversité,
la plasticité,
l’approche cognitive moderne du vécu interne.
Notre époque traverse un tournant historique.
La médecine cherche à soigner, la psychiatrie institutionnelle cherche à classer.
L’épigénétique et les neurosciences montrent la variabilité naturelle du neuro-développement humain.
Les familles commencent à se questionner pour y voir plus clair et trouver des solutions existentielles à leurs enfants "atypiques".
🧠 Les neuro-divergences ne sont pas des anomalies.
⚠️ Mais le regard et les mots institutionnels posés sur elles créent des environnements où les personnes neuro-divergentes se sentent incomprises, dévalorisées, invisibilisées voire abusées et exclues.
Ces expériences ont un effet réel : elles activent les mécanismes épigénétiques du stress, fragilisent la santé, et favorisent les manifestations psycho-somatiques.
📌 Autrement dit : ce ne sont pas les neuro-divergences qui abîment les vies… mais les conditions dans lesquelles elles sont accueillies.
Ce premier article ouvre un chemin : celui d’une compréhension plus vivante, plus humaine, plus juste de nos différences neuro-physiologiques.
Les prochains articles exploreront :
👁️ les sens,
🌫️ la perception,
🎯 l’attention,
🧩 la mémoire,
🛡️ la sécurité interne,
🤝 les relations,
✨ et l’étonnante plasticité du vivant.
Hippocrate — Corpus Hippocraticum
Aristote — Éthique à Nicomaque
Paul Broca (1861) — localisation des aires du langage
DSM-5 — APA (2022)
CIM-11 — OMS (2022)
Santé Publique France, 2022
HAS, Recommandations TND, 2023
Damasio, A. (2000-2020) — conscience & émotions
Kandel, E. — plasticité neuronale, Principles of Neural Science, 2000
Baron-Cohen, S. — variabilité neuro-développementale, The Pattern Seekers, 2020
Singer, J. — neurodiversité, Neurodiversity Thesis, 1998
Human Genome Project, 2003
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